Fabcaro & Nelly Feuerhahn

Invités d’honneur du SoBD 2026

Cette année, le SoBD à l’honneur d’accueillir Fabcaro et Nelly Feuerhahn, deux auteurs dont l’œuvre marque la bande dessinée contemporaine. Le premier, l’artiste, développe depuis une vingtaine d’années une œuvre personnelle centrée autour de l’humour comme méthode d’analyse de notre société, mêlant absurdisme et décalage narratif. La seconde, une pionnière en son domaine, fut longtemps chercheuse honoraire au Centre National de la Recherche Scientifique, où elle étudia l’humour et les arts graphiques durant plusieurs décennies. Au travers de plusieurs rencontres et tables rondes, toutes deux viendront nous parler de leur travail, de leur vision du 9e art en nous prêtant leurs regards sur notre société d’aujourd’hui. Pendant la durée du salon, plus de 80 œuvres originales de Fabcaro seront présentées au Musée Éphémère.

Fabcaro

Contre-pied et contre-courant, Fabcaro l’étonnant

Né en 1973, Fabrice Caro signe son premier livre dans au début du nouveau millénaire. C’est en 2005 que Le Steak haché de Damoclès est édité par La Cafetière, sous le pseudonyme transparent de Fabcaro. Ce premier jet est rapidement suivi d’autres titres, à raison d’un par an chez le même éditeur, bientôt épaulé à partir de 2007 par Six pieds sous terre, un indépendant également Après quelques années, les portes des maisons ayant pignon sur rue s’ouvrent en commençant par Le Lombard et Audie Fluide Glacial (2011), bientôt suivies par Dargaud (2012), Glénat (2018) et Delcourt (2019).

Mais le confort d’une collaboration avec des éditeurs bien installés n’interrompt pas la collaboration avec les « indés » : outre ses deux éditeurs historiques, avec lesquels il maintient des relations continues, Fabcaro publie encore chez Même pas mal (2011) ou AlterComics (2013). Reste que c’est assurément chez La Cafetière et chez Six pieds sous terre qu’il sort ses œuvres les plus marquantes, à savoir, pour n’en mentionner que quelques-unes et outre le titre précité, Droit dans le mûr (2007), -20% sur l’esprit de la forêt (2011) ou encore Carnet du Pérou (2013). C’est encore chez l’une de ces deux maisons qu’il obtient le succès : quand sort Zaï zaï zaï zaï en 2015, Fabrice Caro n’est plus un jeune auteur, puisqu’il a déjà 25 livres derrière lui, dont un roman.

La persistance d’une collaboration étroite avec des maisons indépendantes parallèlement au développement de travaux chez des éditeurs installés dans le haut des box offices n’est pas le seul trait étonnant de l’œuvre de Fabcaro. Son caractère fécond, constant sur plusieurs décennies, en est un autre. En effet, l’écho considérable que renvoie Zaï zaï zaï zaï n’a pas ralenti pas le rythme de travail de cet auteur prolifique, puisque la décennie suivante verra sortir un nombre équivalent d’ouvrages. Vingt années après son premier livre, la bibliographie de Fabrice Caro compte plus de cinquante titres !

Planche originale de On est pas là pour réussir

Vignette de « On est pas là pour réussir ». Fabcaro, Éditions La cafetière

Une telle profusion pourrait laisser dubitatif. Pourtant, à bien observer l’impressionnante production, la grande variété des ouvrages vient lever le doute. Une diversité due à plusieurs facteurs, à commencer par la place de Fabrice Caro dans chaque livre. En effet, après une dizaine d’ouvrages réalisés seul, Fabcaro s’est engagé dans des collaborations avec des confrères et consœurs, auxquels il laisse la plume et le pinceau, se chargeant pour sa part du stylo. Si l’humour est une constante dans l’œuvre de Caro, la tonalité et les thématiques varient selon les complices. Les dialogues familiaux d’Amour, Passion et CX Diesel, dessinés par James et mis en couleur par BenGrrr, se distinguent au premier coup d’œil des loufoqueries jacovitiennes de Z comme Don Diego, aux dessins et aux couleurs saturés respectivement par Fabrice Erre et Sandrine Greff. Sur la cinquantaine de bandes dessinées publiées par Fabcaro, une petite moitié a été réalisée en tant que scénariste, le dessin ayant été confié ou partagé avec de nombreux autres artistes (citons encore B-Gnet, Bouzard, Evemarie, Gilles Rochiers, Julien CDM, …).

Si les collaborations prennent nécessairement une teinte propre à la main qui tient le pinceau, il faut encore distinguer celles qui naissent entièrement dans l’esprit des artistes associés des continuations, ou reprises, lesquelles s’inscrivent dans un contexte éditorial préexistant. C’est que la présence de plusieurs initiatives de cet ordre est encore un marqueur de l’œuvre de Fabrice Caro. Qu’on en juge : après s’être attaqué en 2014 au motif du bourgeois pédant et maladroit avec Achille Talon (personnage créé par Greg pour Pilote en 1963), accompagné par Serge Carrère au dessin et Mel à la couleur, Fabcaro se frotte en 2016 à Gai-Luron (créé par Gotlib en 1962 pour Vaillant) avec le soutien de Pixel Vengeur avant de se confronter en 2023 au mythe national, Astérix (créé par René Goscinny et Albert Uderzo dans Pilote en 1959), avec Didier Conrad aux crayons.

On en vient facilement à estimer que les auteurs évoluant dans le milieu indépendant le sont de la production destinée au plus grand public. Comme si leur travail s’élaborait dans l’ignorance de leur prédécesseur, comme si leur originalité, voire leur avant-gardisme, naissait du rejet des classiques. Les témoignages abondent pour attester du contraire, et, dans le cas de Fabrice Caro, la comparaison entre les dates de publication de ces séries et l’âge de l’artiste suffit à faire comprendre qu’il s’agissait de lectures de jeunesse. Mener parallèlement ces reprises, dont les contraintes éditoriales peuvent être à la hauteur des enjeux qu’elles portent, et une œuvre plus personnelle, réalisée ou non en collaboration, est encore une marque distinctive du travail de Fabrice Caro.

Planche originale de Pause

Vignette de « Pause ». Fabcaro, Éditions La cafetière

Il en est une autre, et non des moindres : la remise en question du trait, le choix de diversifier les registres graphiques et visuels, chose peu commune chez les dessinateurs humoristiques. Si certains d’entre eux basculent aisément d’une manière de dessiner à une autre (citons par exemple Jijé ou Uderzo lui-même), ils n’en retiennent généralement qu’une pour la partie comique de leur œuvre. Tel n’est pas le cas de Fabcaro, chez qui on peut distinguer pour le moins quatre façons de construire le trait, variant d’une période à l’autre, d’un propos à l’autre, parfois au sein d’un même livre.

Dessinateur prolifique, auteur collaborant avec les éditeurs bien installés comme avec les indépendants traçant leur chemin dans les marges, artiste multiforme : Fabcaro multiplie les singularités. Au risque d’en faire trop, nous en relèverons une dernière car la souligner est faire œuvre prophylactique dans la bande dessinée contemporaine. En effet, à rebours des puissantes tendances de fonds du neuvième art de ce début du XXIe siècle, Fabcaro a toujours privilégié les formes courtes. Strip, double strip ou page à chute. Fabcaro ne connaît que la concision, ce travail si difficile qui consiste à évacuer tout ce qui est inutile pour mettre au premier plan, immanquable, l’essentiel, l’incontournable. En l’occurrence le faux-pas, la fausse-route, le contre-pied (appelez ça comme vous voulez), cet écart contradictoire qui provoque le rire. Car même ses récits qui s’étalent (dont Zaï zaï zaï zaï) sont des juxtapositions, des articulations de courtes scénettes.

À l’heure des romans graphiques envahissants et interminables, des pavés inlogeables dans une bibliothèque, Fabcaro nous rappelle que la bande dessinée a été longtemps un art de la forme brève, réitérée jour après jours en épisodes le long de vie entière. Il nous rappelle l’importance de la forme juste et courte. Il nous redit que la brièveté permet l’expérimentation. Non content de nous faire rire, Fabcaro nous montre la voie vers une autre bande dessinée, ancienne mais qu’il est temps de remettre sur le devant de la scène.

Renaud Chavanne.

Nelly Feuerhahn

Née en 1944 à Sèvres, Nelly Feuerhahn suit des études de psychologie sociale à Paris qui la mènent à un doctorat en psychologie, obtenu en 1978. Elle n’est pas la première représentante du monde académique à faire l’objet d’une invitation honorifique du SoBD, puisqu’elle a été précédée par Philippe Sohet (en 2017), puis par Pierre-Fresnault-Deruelle et Erwin Dejasse (respectivement 2022 et 2023). Toutefois, elle se distingue en tant que chercheuse honoraire au Centre National de la Recherche Scientifique. Et d’autant plus que la très savante institution française ne s’est pas particulièrement distinguée par un intérêt marqué pour les Petits Mickey.

Par bonheur, le CNRS put compter sur Nelly Feuerhahn, qui, pendant plus de trente ans, s’attacha à défendre la réputation de la prestigieuse maison où elle exerçait, ne ménageant pas ses efforts pour lui ouvrir grand le champ de l’humour qui, comme ne le démentirait pas Fabcaro, est une chose qu’il convient d’aborder sérieusement.

Pour ce faire, la chercheuse se pencha sur la littérature jeunesse et le rire qu’elle provoque, et plus généralement sur le comique, qu’il se déploie dans un public enfantin ou non. On lui doit ainsi le catalogue de l’exposition « Traits d’impertinence », installée à la BPI du Centre Georges Pompidou en 1993. Cet ouvrage inaugura une longue série de publications accompagnant des expositions, puisque Nelly Feuerhan contribua à une douzaine d’entre elles, consacrées entre autres à Bosc, Wilhelm Busch, Chaval, Pierre Etaix ou encore Philippe Geluck.

Outre la direction ou la participation à des catalogues d’exposition, les nombreux écrits de Nelly Feuerhahn portèrent encore sur Albert Robida, Gabrielle Vincent, Jiri Sliva, Marie Marcks, Ronald Searle, Saul Steinberg, Steinlein, Tomi Ungerer et Topor, soit tout un panthéon international d’immenses artistes du dessin d’humour, la présente liste n’étant pas exhaustive.

Mais c’est principalement Maurice Henry qui fit l’objet de ses attentions, la chercheuse ayant entrepris une analyse approfondie de son œuvre graphique, tirant notamment parti de l’examen des archives du dessinateur. Parmi les multiples textes qu’elle lui consacra, on citera pour faire court Maurice Henry. La révolte, le rêve et le rire, ouvrage abondamment illustré paru en 1997 chez Somogy Editions d’Art/ IMEC éditions.

L’humour graphique, au cœur des travaux de Nelly Feuerhahn, est une vaste bibliothèque où l’on trouve un département dessin de presse et un autre dédié à la bande dessinée. Deux registres que notre invitée n’aura pas négligés. On peut ainsi signaler des textes sur Cabu, Honoré, Faizant, Kerleroux, Siné, Tignous, Wolinski, ainsi que toute une série d’articles sur Astérix, entre lesquels on pourrait donner en exemple « Astérix et les pirates. Une esthétique du naufrage pour rire », paru dans la revue Ethnologie française en 1998.

Maurice Henry: La révolte, le rêve et le rire Relié – 5 mars 1998 de Nelly Feuerhahn

Maurice Henry: La révolte, le rêve et le rire Relié – 5 mars 1998

Nelly Feuerhahn a livré une partie de ses écrits à la revue Papiers Nickelés, tandis que d’autres sont venus enrichir les pages de la fameuse Encyclopaedia Universalis. Mais c’est à la revue Humoresques que la chercheuse aura consacré ses textes et ses efforts constants pendant les plus de trente-cinq années au cours desquels 42 numéros parurent. « Humoresques est un lieu d’expression pluridisciplinaire des recherches concernant les différents genres du risible, expliquait la chercheuse à Agnès Sandras en 2024. Chaque numéro est centré autour d’un thème, mais le caractère transdisciplinaire de l’humour permet, dans la plupart des cas, d’aborder ce thème sous les aspects les plus divers : littéraire et linguistique, psychologique et psychanalytique, anthropologique, iconique, etc. ». Editée par l’Association Corhum pour le développement des recherches sur le comique, le rire et l’humour, elle-même fondée en 1987 et dont Nelly Feuerhahn fut l’un des piliers, la revue Humoresques avait pour objectif de palier à l’absence de légitimité des recherches sur le comique. Inaugurée avec un premier numéro consacré à « L’Humour juif » en 1989, la revue referma ses pages en 2015-2017 en titrant « Rire et bêtise » son 42e numéro. Entretemps, elle se sera consacrée à « l’image humoristique » (1992), à « l’humour graphique fin de siècle » (1999) aux « Rires au féminin » (2000), aux « Rires scatologiques » (2005), au « Comique de répétition » (2007) ou encore à l’humour dans la catastrophe (2014), sujet qui fera écho à notre Rire du désastre, abordé en 2025 sur l’une des tables rondes du cycle chilien du SoBD. Un catalogue complet des numéros d’Humoresques peut être consulté sur humoresques.eu, et les exemplaires encore disponibles pourront être trouvés à l’occasion du SoBD.

Ethnologie française 1998, numéro 3

Ethnologie française 1998, numéro 3 : Astérix. Un mythe et ses figures.

« Avec la caricature et le dessin d’humour, le rire donne une figurabilité aux intentions non avouables propres aux individus comme aux situations politiques ou sociétales. Ainsi l’analyse du comique, du rire et de l’humour contribue-t-elle à l’élucidation de notre univers de valeurs pour notre plus grand plaisir. » souligne Nelly Feuerhahn dans l’entretien qu’elle donna à Agnès Sandras. On y trouvera un écho aux paroles de Fabcaro, lorsqu’il expliquait, dans un entretien à Robin Bouder pour ActuaLitté en 2017 : « J’adore le nonsense, c’est quelque chose qui me permet de traiter des sujets sociétaux de manière indirecte, pas frontalement. » Ou encore, lorsqu’il confiait à Spooky pour Bedetheque.com en 2009 : « J’aborde l’autobio comme un anti-exhibitionnisme : le but c’est de montrer ce qu’on ne veut pas montrer. » Nul doute que nos deux invités d’honneur auront des choses à se dire…

Le Fantastique au risque de l'humour
Quelques livres signés Fabcaro

Les rendez-vous du salon autour de nos invités d’honneur

Fabcaro et Nelly Feuerhahn seront toutes les deux présentes sur le SoBD le samedi 5 décembre  2026, à l’occasion du Cycle des invités d’honneur. Il s’agit d’une série de trois tables rondes permettant de découvrir et d’approfondir le travail de Fabcaro et Nelly Feuerhahn. Aux côtés d’autres invités, elles reviendront sur leur parcours et leur engagement, ainsi que le style graphique de Fabcaro et les thématiques récurrentes dans son travail. Une sélection de 80 planches fera l’objet d’un accrochage au Musée éphémère du salon.

Tables rondes
Cycle des invités d’honneur

Samedi 5 décembre
de 14h à 17h
Salle 1

Le Cycle des invités d’honneur, ce sont trois tables rondes avec Fabcaro, Nelly Feuerhahn et d’autres invitées. On discutera de l’œuvre et du parcours de Fabcaro, à laquelle Feuerhahn, chercheuse et essayiste, a consacré plusieurs articles. Programme complet en suivant le lien ci-dessous.

[Programme & inscriptions]

Le Musée éphémère
de Fabcaro

Le SoBD consacre chaque année une exposition rétrospective à son invité.e d’honneur. Cette année, nous présenterons ainsi près de quatre-vingt pièces originales retraçant le parcours de Fabcaro.
Le Musée éphémère sera ouvert
du vendredi 4 au dimanche 6 décembre 2026.

[Plus d’infos : c’est par là]