Les afters du SoBD

So Cut(e)

12e édition de la Trans Galerie

Du 15 décembre 2021 au 16 janvier 2022, la Trans Galerie du SoBD présente une exposition en duo de Jessy Deshais et Nicolas Rubinstein, sous la direction de la commissaire Isabelle de Maison Rouge, et l’accompagnement de la directrice artistique Corine Borgnet. Les deux artistes, dont on peut voir une sélection d’une trentaine de pièces à la Galerie Cécilia F., nous proposent d’explorer la tension sous-jacente dans le double concept de cut(e).

L’expression « so cute », cet   anglicisme passé dans le langage courant, qui veut dire « mignon » ou « sympathique », traduit une impression de doux et d’adorable … C’est tellement mignon ! c’est trop mignon !

Et ce trop d’ailleurs peut provoquer une forme d’agressivité. Les psychologues ont observé cette « agressivité mignonne » qui apparaît lorsqu’une personne agit d’une manière physiquement agressive en réaction à quelque chose de charmant. Elle qualifie ce sentiment que l’on peut ressentir à la vue d’un animal si attendrissant que l’on pourrait « le manger » ou « l’écraser », une expérience émotionnelle très forte qui donne une sorte d’envie irrépressible de mettre en pièces.
L' »agressivité mignonne » est l’une des expressions dimorphes, qui peut prendre ainsi deux formes différentes, voire antinomiques, un oxymore en somme.

De so cute à so cut, il n’y a qu’une voyelle à supprimer mais qui fait toute la différence ! Donc coupé… découpé, tranché, taillé, entaillé, sectionné, réduit, déchiré, fendu, castré…
C’est justement ce glissement de sens, au propre comme au figuré, que les artistes Jessy Deshais et Nicolas Rubinstein font subir aux pièces qui leur tombent sous la main.
Pour en finir, donc, avec les contes de fées et avec Walt Disney, le conte à rebours a commencé et il laisse la part belle à la cruauté ou à la vengeance.

Isabelle de Maison Rouge

Jessy Deshais a fait sienne la formulation « mettre en lambeaux » des cruciverbistes, elle lacère, découpe et fait disparaître des pans entiers d’images de magazines, revues, fanzines, livres, BD, pockets. Mais pas n’importe lesquelles. Elle s’attaque avec beaucoup de délectation spécialement aux revues érotiques de la maison d’édition Elvifrance souvent collectionnées par des amateurs d’érotisme et d’horreur, de fantastique, de SF, mâtiné de gore, d’humour et d’aventure. Elvifrance reste l’éditeur qui a le plus longuement subi la censure en France. Comme pour réhabiliter cette disparition visuelle du livre dessiné, dont Jessy Dehais aime la facture de ces ouvrages, son papier, sa noirceur de couleur comme d’horreur, son humour dans l’érotisme et sa qualité d’image, elle les entaille, les évide pour les rendre plus visibles. Ces livres, devenus culte aujourd’hui auprès des amateurs de BD et des bibliophiles deviennent à la fois sujets et objets de son travail d’artiste.


Elle supprime page après page les hommes qui y figurent dans une sorte de « jouissance d’arracher les chairs à mon tour » précise-t-elle « laissant dans quelques lambeaux de papier apparaître nos entrailles ».  Par ce geste de la découpe elle formule une vengeance personnelle, elle met l’être en retrait, voire, le supprime totalement. La lame de cutter devient son arme, un scalpel qui lui permet – de manière méthodique, quasi compulsive – de soustraire, d’occulter et faire disparaître de la vue, d’émasculer ou d‘éradiquer, quand elle parle de l’anthropocène. Mais c’est précisément cette absence qu’elle rend visible. Ces obscures publications appréciées par un public en marge, ou dans les marges par des connaisseurs, vidées de leur essence, deviennent sculptures de blanc et de noir, de pleins et de vides, flamboyants reflets de regards, comme les restes d’une volaille qui a servi de festin.  Ce sont les viscères qu’elle laisse voir, afin que le spectateur puisse, par la métaphore, plonger le plus loin possible en soi.

Isabelle de Maison Rouge

Cela fait des années que Nicolas Rubinstein règle son conte à Mickey ce gentil petit rongeur noir et blanc vêtu d’une simple culotte écarlate à boutons jaune et de bottines citron. Il en révèle l’envers du décor en le disséquant, mettant à jour son squelette, sa carcasse de nuisible et la face cachée de l’animal. Sous la désinvolture du dessin animé et de la pop culture Nicolas Rubinstein ne cesse d’ausculter l’étrange animal qu’est l’humain, afin de tenter de percevoir l’anatomie des êtres et du monde et d’en révéler la structure intime.

Ce qui l’intéresse est de rendre visible dans une même œuvre l’intérieur et l’extérieur, l’ossature interne et la carapace, la structure et son enveloppe. Dans une autre série se sont les top modèles qui se voient, non pas effeuillés, mais écorchés et dépiautés.


Ses recherches les plus récentes portent sur la perception de l’énergie intrinsèque des choses, une vitalité invisible qu’il ressent et traduit. Les vertèbres occupent une place de plus en plus importante dans sa production, envahissant tous les supports. Dans de grandes toiles, des lignes de vertèbres traversent la matière picturale, soulèvent la peau de la toile et donnent l’impression de s’extraire de la croûte terrestre.

Peu visibles, ces os se laissent davantage deviner plus qu’ils ne se voient, ils émergent ou affleurent de la fente, évocation d’une échancrure de l’espace-temps. Si ces pièces évoquent immanquablement Lucio Fontana, ce n’est pas en voulant copier son geste que l’artiste est arrivé à ce résultat mais par tâtonnement, de manière empirique. « Les apophyses épineuses se devinent ou bien traversent la toile, apparaissent dans des déchirures, des fractures », précise-t-il.

A l’inverse des tableaux de l’italien, dans les toiles de Nicolas Rubinstein les lèvres de l’incision s’ouvrent vers l’extérieur de la toile évoquant le processus de cicatrisation et donc de réparation, de régénération, de consolidation ou de réconciliation par son intention de synthétiser la vibration, le mouvement et l’espace.

Isabelle de Maison Rouge

« Jessy Deshais, que la pratique protéiforme mène de l’installation vidéo à la sculpture de livre, est une redoutable observatrice du monde contemporain, explorant inlassablement ses propres démons comme ceux qui agitent le monde. Des douleurs et des rêves de l’enfance, de la violence faite au corps, elle tire des œuvres d’une humanité qui n’a peur ni des mots ni des images, se joue des bienséances, des codes et des réalités, fussent-elles organiques. » Marie Deparis-Yafil.

« Un des aspects fondamentaux de mon travail est l’envie de révéler la structure cachée, l’ossature intérieure, l’anatomie des êtres et du monde, avec l’intuition, je dirais même la conviction, qu’il y a là un secret caché, une explication à trouver. Mon travail est très proche d’une démarche scientifique, avec pour hypothèse de travail, la recherche d’un message à décrypter, et ma « mission », car je dois bien confesser que je considère cela comme une mission, étant de mettre à jour et de comprendre ce message! Même si pour le moment, je ne comprends pas grand chose…» Nicolas Rubinstein.

Docteure en art et science de l’art, Isabelle de Maison Rouge a écrit de nombreux essais et textes d’art contemporain pour des catalogues ainsi qu’anime l’émission Cube Rouge sur Art District Radio. Vice présidente de l’AICA France (Association des Critiques d’Art) et membre de C-E-A.

Artiste plasticienne Corine Borgnet a étudié aux Beaux-arts de Poitiers avant d’aller vivre à New York pendant plus de dix ans. De retour des USA en 2002, elle installe son atelier à Montreuil où elle vit et travaille. Elle assure la direction artistique de la Trans Galerie du SoBD depuis 5 ans.

Ça se passe où ?

Galerie Cécilia F., 4 rue des Guillemites, Paris IVe.

Du 15 décembre 2021 au 16 janvier 2022, ouverture de mercredi à dimanche, de 15h00 à 19h00.

Fermeture de la galerie pendant les fêtes

Réouverture dès le 5 janvier à 15h. Les Week-ends à partir de 14h.

Le dimanche 16 janvier la fermeture se fera à 18h.

Entrée libre.

Galerie Cécilia F.

Galerie Cécilia F., 4 rue des Guillemites, Paris IVe

Comment y aller ?

Metro lignes 1 et 11 : Hôtel de Ville / ligne 1 : Saint-Paul
Bus 69, 76, 96 : Saint-Paul